« Vivez Joyeux » A la rencontre de Nabuzardan

Vous n’en avez pas marre d’être déprimé.e.s ? C’est vrai quoi, c’est pas si terrible l’ère des virus ! A l’heure de « la répétition générale » imaginée par Bruno Latour, en ce mois de février 2021 particulièrement éprouvant, les amateurs d’art et de nouvelles histoires pouvaient encore se rendre au Pré-Saint-Gervais pour visiter le site des anciennes salaisons de Busso. Un lieu déjà gargantuesque pour une exposition où vous deviez succomber au mot d’ordre « Vivez Joyeux ! », car tel est le titre de la manifestation. C’est Clément Bouissou, récemment lauréat d’une bourse des Amis des Beaux-Arts de Paris d’où il obtient son diplôme en 2019 et co-fondateur de Nabuzardan en juillet 2019, avec la commissaire-artiste Louise Lan Millot, qui vient nous ouvrir le portail de ce cluster – oui, nous osons le mot – de résidences mis à disposition par l’association Soukmachines. L’initiative réjouit le maire socialiste Laurent Baron, qui se félicite du soutien de son équipe municipale envers la création artistique… mais le séjour des jeunes artistes pourrait toutefois être plus court que prévu nous explique Clément Bouissou. Se regrouper en collectif d’artistes n’a jamais semblé aussi pertinent, pour de jeunes diplômés d’école d’art, en cette période désastreuse pour les expositions. Un rythme se dessine, de nouveaux modèles émergent.

Inspi Pour la spirale de Nabuzardan, dessinée par #spmillot, distribuée sous la forme d’un « faux timbre » à l’entrée de l’exposition

Véritable labyrinthe sombre et glacé, l’ancienne usine nous donne l’impression d’entrer dans une friche pour une rave en plein jour, mais sans les basses. Au sous-sol, après avoir jeté un oeil à d’anciennes chambres froides où se nichent désormais des studios, ils sont dix anciens étudiant.e.s des Beaux-Arts – l’école leur a tout juste permis de relayer l’information de l’exposition – réuni.e.s au sein de l’atelier Nabuzardan. Clément Bouissou nous distribue un « faux timbre » : de la saucisse en spirale sur un plateau, et pas n’importe lequel. Il s’agit des volets peints en grisaille du fameux triptyque de Jérôme Bosch et qui représentent la Création du monde (fin du XVe siècle, musée du Prado, Madrid). Pour accompagner ce « faux timbre », des cartes où l’on peut lire le manifeste du groupe : « Nabuzardan ne connaît pas son public / Nabuzardan se lance dans la bataille« . Le nom fait d’ailleurs référence au cri de guerre rabelaisien dans le Quart Livre, qui relate les aventures de Pantagruel en plein XVIe siècle. Toutefois, les armes revendiquées ici sont les images, celles de la photographie, la sculpture, la peinture, le théâtre, le film et le cirque. Le ton est donné, humour et fiction, c’est comme illustrer Kitsch et Avant-Garde.

En voyant ce désarroi et ce tumulte, Frère Jean ouvre les portes de sa Truie, et sort avec ses fidèles soldats, les uns portant des broches de fer, les autres tenant landiers, couvercles, poêles et pelles, cocottes, grills, faitouts, tenailles, balais, pinces, marmites, mortiers, pilons, tous en ordre comme des brûleurs de maison, hurlant et criant tous ensemble épouvantablement. Nabuzardan ! Nabuzardan ! Nabuzardan ! Par de tels cris d’émeute, ils choquent les Godiveaux, et traversent les Saucissons. Les Andouilles s’aperçoivent soudain de l’arrivée de renforts, et prennent leurs jambes à leur cou, comme si elles avaient vu tous les Diables.

François Rabelais, Quart livre, Chapitre 41, « La guerre contre les Andouilles », 1548-1552.
Comment Pantagruel a rompu les Andouilles aux genoux

L’atelier a été transformé en espace d’exposition pour deux semaines. Ouvert au dialogue, le collectif a souhaité inviter huit artistes externes, l’exposition regroupant ainsi les oeuvres de Vincent Ballard, Clément Bouissou, Joséphine Ducat, Flore Eckmann, Shengqi Kong, Marguerite Li-Garrigue, Louise Lan Millot, Jean-Baptiste Monteil, Rafael Moreno, Tamara Morisset, Mathis Perron, Martin Poulain, Julien Richaudaud, Pierre Seiter, Sol Shin, Yulong Song, Pier Spartà et Laure Tiberghien. La commissaire de l’exposition, l’artiste Louise Lan Millot – qui démontre une volonté réelle d’affirmer directement un discours sur leur propre création sans intermédiaire – nous présente le projet et les différentes oeuvres. Dans l’ensemble, si certaines oeuvres sont bien sûr inégales, les propositions fonctionnent et dialoguent entre elles avec un véritable écho au manifeste « joyeuse farce, carnaval, monde à l’envers, tête-en-bas & cul-en-l’air ».

Vue de l’exposition collective « Vivez Joyeux ! », atelier Nabuzardan, février 2021 (c) KAIROLOGIQUE

Le burlesque rabelaisien se fait sentir par exemple lorsque l’on imagine la performance de Marguerite Li-Garrigue avec ces énormes casques/masques bleus, « les Blaireaux », qui représente les amis de l’artiste, à l’occasion plongés dans des situations aveuglément absurdes. Nous revoyons avec bonheur les sculptures en bois taillé et polychromé de Shengqi Kong, toujours si mystérieuses et inquiétantes, d’une énergie formidable ; elle affirmait d’ailleurs dans le catalogue de l’exposition Felicità en 2019, « je pense que toutes mes créations doivent être vivantes ». Non loin, accrochée très bas, une photographie paradoxalement dynamique, d’une lenteur infernale, celle d’une ombre, d’une bête, d’un chat ? C’est le chat de Louise Lan Millot – d’autres photographies invitent au songe, mais toujours demeure le sentiment d’une inquiétante étrangeté.

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En haut : Joséphine Ducat
En bas : Clément Bouissou, sans titre (janus), diptyque, tirage lambda contrecollé sur aluminium, châssis affleurant, 2020 (c) Clément Bouissou
Rafael Moreno

Ces sculptures-reliefs de Joséphine Ducat rappelle un banquet bien triste et comique à la fois. Hybride, mi vers, mi femme, est-ce un autoportrait, est-ce une allégorie de la frustration ? L’émotion par la poire ! Les déchets vivants – ou tout juste massacrés – de Rafael Moreno, laissent entrevoir un message énigmatique : « brutus, this is the curse of so many archers« . Nous sommes surtout marqués par le travail de Clément Bouissou, autour du masque, de la transformation, et un travail sur sa propre image, que ce soit par le costume ou par les couleurs, et la photographie comme dans son diptyque sans titre (janus) qui attire le regard dès l’entrée dans l’atelier. « Vivez Joyeux » invite à saisir dans l’éphémère ce qu’il y a de plus inquiétant sans le craindre, en acceptant le fantastique qui se cache autour de nous, et sans jamais refuser ce qu’il y a de plus rabelaisien : un festin d’humour.

Léo Rivaud Chevaillier.

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