ORLAN, Strip-tease historique.

« Tout mon travail ou presque est entre ‘bordel et cathédrale » résume ORLAN, des mots mis en exergue par Géraldine Gourbe dans le texte de présentation de cette nouvelle exposition. De quoi se souvenir instantanément de la très belle rétrospective organisée à la Maison Européenne de la Photographie au printemps 2017 par Jean-Luc Monterosso et Jérôme Neutres, dont la couverture du catalogue reprenait ORLAN et la cathédrale Notre-Dame de Paris, une photographie noir et blanc de 1977. ORLAN est donc de retour sur le champ de bataille. La galerie Ceysson & Bénétière présente du 18 février au 21 mars 2021 une exposition de photographies historiques des années 1960 et 1970 intitulée « Strip-tease Historique« , alors que l’artiste légendaire s’apprête à publier chez Gallimard en mai prochain son autobiographie, Strip-tease. Tout sur ma vie. Tout sur mon oeuvre, écrite à l’ère des confinements.

Vue de l’exposition « Strip-tease historique« . Photo : KAIROLOGIQUE.
A gauche, Tentative pour sortir du cadre à visage découvert, 1966. A droite, Tentative de sortir du cadre avec masque et un seul bras, 1965.

Dès 1964, elle crée ORLAN accouche d’elle m’aime, que l’on peut voir également dans l’exposition. Le corps d’ORLAN est au coeur de sa pratique artistique : la performance et la photographie sont en corollaire ses techniques privilégiées. Nous ne discuterons pas ici de toutes les oeuvres, car nous préférons revenir sur les Tentatives de sortir du cadre issues de la série des CORPS-SCULPTURES, qui sont avant tout des performances privées en vue d’être photographiées en noir et blanc. Pourquoi sortir du cadre ? « J’ai commencé à une époque où, en tant que femme, il s’agissait vraiment de revendiquer le territoire de son corps et le pouvoir d’en faire ce qu’on voulait » explique l’artiste dans un entretien avec Claire Ané (M, le magazine du Monde, 22 mars 2004). Revendiquer la liberté, celle d’être qui nous sommes vraiment. Tout cela est d’une force incroyable, puisqu’il faut d’abord pouvoir se connaître – « connais-toi toi-même », c’était déjà ce qui était écrit sur le fronton du temple de Delphes. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la psychanalyse ait une place si importante dans le travail d’ORLAN, elle qui lors de ses opérations chirurgicales performances lisait volontiers des textes de Michel Serres ou de Julia Kristeva dès la fin des années 1980.

Tenter de sortir du cadre, « c’est quelque chose que j’ai essayé de faire toute ma vie, et que j’essaye encore de faire, mais ce n’est qu’une tentative » dit-elle encore aujourd’hui dans une vidéo sur Instagram – ORLAN nous dit d’ailleurs que le corps est politique, et que le privé et les œuvres montrées sont censurées sur Internet. Ce qui est fondamental d’après elle, c’est la tentative. Car qui dit tentative, dit conscience du cadre, et ainsi il devient possible de le contourner, de jouer avec et de le réinventer. Le cadre, ce sont pour elle les traditions, les limites fixées par les sociétés – car ORLAN ne se limite pas à l’histoire culturelle occidentale. A la même époque, une archéologie du cadre est en cours grâce aux avancées de l’anthropologie, de la sociologie et plus largement des sciences humaines. Une déconstruction du cadre devient possible. Cependant, si belle soit-elle, la liberté de sortir du cadre n’est pas donnée. Elle est même difficile à atteindre. C’est là qu’intervient la possibilité d’un masque, cet objet mystérieux qui permet d’accéder à l’inconnu de l’identité. L’oeuvre d’ORLAN joue avec une esthétique du voile et du dévoilement.

Dès le début, j’ai utilisé des masques, que ce soit des masques nô ou des masques en plastique, populaires et drôles. Ils introduisent une distance qui m’a très tôt intéressée, car j’ai été aussi comédienne. Brecht, dont le théâtre repose sur la distanciation, s’est inspiré de l’Opéra de Pékin dont les acteurs se peignent un masque à même le visage, qui bouge selon leurs grimaces ou leurs expressions. Ce travail renvoie à mes séries sur l’hybridation, dans lesquelles, par un truquage numérique, je mélange les traits de mon visage avec ceux d’une tête précolombienne ou africaine, par exemple.

ORLAN, entretien avec Elisabeth Couturier pour Paris Match (2014)

Les liens d’ORLAN avec le théâtre sont nombreux. Sur la scène d’un théâtre, les acteurs changent d’apparence et d’identité. Tout est illusion, baroque, carnavalesque. Le passage des coulisses à la scène est une respiration. Si contemporaine, la question de l’identité – que l’artiste qualifie d’identité nomade mutante mouvante – est centrale chez ORLAN, en partie avec le problème de la concordance entre l’image extérieure et l’image intérieure. Le concept de fluidité permettrait aujourd’hui de repenser le cadre, voire de le faire exploser. Le théâtre et la performance sont ce lieu et ce moyen de poser les questions sans attendre des réponses. Le système d’ORLAN, son oeuvre conceptuel, laisse toute sa place au processus de l’autodétermination pour réinventer son identité. « Je considère que ce que nous a donné la nature est juste un masque » postule-t-elle, d’où l’utilisation des masques chirurgicaux, dont nous faisons désormais l’expérience quotidienne, dans ses opérations chirurgicales performances.

Dans ses Tentatives de sortir du cadre, le masque grimaçant et grotesque dont l’esthétique vient d’ailleurs – le Japon – est donc une possibilité. ORLAN y défie le nu féminin de la tradition historique de l’art et s’extrait délicatement du cadre doré classique, sorte d’allégorie de tous les formatages qu’impose la société, de toutes les limites. Dans ces tentatives, un processus existentiel est en cours : celui de l’expérience de la limite. C’est aussi pourquoi sortir du cadre ne peut être qu’une tentative… jusqu’au passage à l’acte dans les années 1980-1990. Le passage à l’acte dans le cadre de l’art permet-il encore de faire l’expérience de la limite ?

Léo Rivaud Chevaillier

ORLAN, Strip-tease historique, Galerie Ceysson & Bénétière, jusqu’au 21 mars 2021. 23 rue du Renard, 75004 Paris.

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