L’étoile mystérieuse. Jörg Immendorff

« Tout peintre se peint lui-même » annonce, en reprenant l’expression attribuée à Léonard de Vinci, l’exposition de peintures allemandes à la galerie Suzanne Tarasiève qui se tient jusqu’au 3 avril 2021. Parmi les oeuvres des géants de l’histoire de la peinture néo-expressionniste allemande de la seconde moitié du 20e siècle comme A.R. Penck, Georg Baselitz, Antonius Höckelmann, Benjamin Katz, Per Kirkeby, Markus Lüpertz ou Sigmar Polke, c’est à propos d’un motif de Jörg Immendorff (1945-2007) que nous écrirons ici. Sammler – en français « Collectionneur » – est une huile sur toile peinte en 1982, dans la suite de la célèbre série de tableaux Cafés Deutschland dans laquelle Immendorff, admirateur de Goya et de Daumier, représente des scènes de pubs allemands chaotiques, où se mêlent signes et symboles politiques, sociaux et culturels, d’un passé et d’un présent allemands qui ne passent pas, en pleine Guerre froide.

Jörg Immendorff - 68 Artworks for Sale on Artsy
Sammler, 1982, huile sur toile, 126 × 121 cm. Galerie Suzanne Tarasieve.

Sur un fond violâtre, une sorte de monstre anthropomorphe, à la peau dont les couleurs rappellent le drapeau allemand, aux jambes et aux mains élancées, avance à grands pas vers la gauche du tableau en portant sous son bras ce qui ressemble à une étoile de mer géante, sur laquelle glissent de grosses gouttes d’eau. La portée est sans aucun doute allégorique. Que peut emporter ce collectionneur qui fuit ? Dans ce condensé d’histoire en peinture s’ajoute bien l’histoire de l’art, voire la sociologie de l’art : qui est donc ce collectionneur qui se précipite hors du cadre ? Il est clair qu’ici Immendorff s’intéresse non seulement à la question de l’histoire allemande, mais aussi à la condition de l’art et sa destination. Les significations de l’étoile sont multiples, mais à la vue du contexte historico-politique, Suzanne Tarasiève évoque dans son texte que « l’étoile avait été comprise à l’époque comme un symbole soviétique et une provocation vis-à-vis de l’Ouest ». En réalité, cette forme étrange est en transformation permanente dans l’oeuvre peint d’Immendorff de la fin des années 1970 au début des années 1980.

Jörg Immendorff, Café Deutschland. Schwarzer Stern, 1982, huile sur toile, 282 x 400 cm.
Crédit photographique : Yves Bresson/Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne Métropole
© Courtesy Galerie Michael Werner, Cologne et New York

Ancien élève de Joseph Beuys à la Staatliche Kunstakademie de Düsseldorf au milieu des années 1960, d’abord révolutionnaire maoïste puis écologiste, Immendorff est un artiste qui oscillait dans sa jeunesse entre le combat politique et l’art. Passant d’une peinture influencée fortement par le réalisme socialiste, qu’il imite et dépasse, ses oeuvres sont traversées par son esprit engagé voire enragé, en faveur de la réunification allemande dont il serait devenu visionnaire. Par sa peinture expressive et complexe, profondément critique, le critique Philippe Dagen voit en lui un alter ego du peintre George Grosz de l’après-guerre. A partir de 1977 et jusqu’en 1983, il peint des sagas politiques révolutionnaires, avec la série des Cafés Deutschland qui font sa renommée sur la scène internationale. Des figures politiques et sociales, à la manière de Daumier, se côtoient dans un univers ténébreux, agité, à l’image d’un enfer sur terre. « Je suis un narrateur ayant sans cesse besoin d’inventer des histoires, quelqu’un qui est peut-être surgi tout droit d’un conte de fée » aurait-il dit. Plusieurs de ses toiles sont aujourd’hui conservées dans les collections publiques françaises, notamment au Musée d’Art Moderne de Paris grâce à la donation Michael Werner en 2012, au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole, au Frac Île-de-France, au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, au Centre national des arts plastiques et au Musée national d’art moderne/Centre Pompidou.

Jörg IMMENDORFF, Kolonie-Los de la serie Café-Deutschland, 1982, huile sur toile, 250 x 300 cm
© Courtesy Galerie Michael Werner, Cologne et New York
Photo : Service photographique interne des musées de la Ville de Strasbourg/Musée d’art moderne et contemporain de la Ville de Strasbourg

Le signe de l’étoile pourrait être amusant s’il ne mutait pas au fil de ses peintures. Ce que nous appelons la matière de l’étoile semble apparaître vers 1976, mais surtout en 1978 avec deux toiles intitulée Drrr Maler et Brrrd Maler, toutes deux de la même dimension (150 x 150 cm). Le signe qui, dans Sammler, prend l’aspect d’une étoile de mer presque vivante – elle transpire de l’eau ? elle en manque ? – se développe constamment. Le signe ici occupe la quasi totalité du tableau, mais il apparaît parfois dans le décor. Au coeur de l’orgie infernale du café, elle est en fait un aigle, puis une croix gammée ou une étoile symbole de l’impérialisme américain ; elle change de couleur aussi, passant du blanc au marron puis au noir, pour redevenir blanche (Naht, 1981 ; Ablösung, 1981). C’est le cas dans la série des Invocation en 1981. Ailleurs, elle souffre d’une blessure qui est recousue, quand ce n’est pas l’aigle qui pleure de façon quasi pathétique dans l’immense toile heben/heben en 1983. Dans une autre peinture intitulée Sammler I, en 1983, elle devient même l’emblème de l’Union soviétique, la faucille et le marteau. L’étoile finit par envahir l’univers du café dans toutes ses formes dans Deutschland in Ordnung bringen (1983). Ainsi, la matière de ce signe interroge tant elle ne cesse de se réinventer. Parfois molle comme la crème glacée d’un gâteau, parfois saillante comme un bloc de glace, elle devient, dans sa transformation ultime, la peinture elle-même, matière de toutes les réflexions d’Immendorff.

Léo Rivaud Chevaillier

Jörg Immendorff, Café Deutschland XIII, 1982, 282 x 400 cm
Sammler Collector by Jörg Immendorff on artnet
Jorg Immendorff, Sammler (Collector), 1982, huile sur toile, 80 x 60cm
Sophie Scheidecker: Jörg Immendorff | Kunstproduktion, Kunstmalerei, Lüpertz
Jörg Immendorff, Naht, 1982, huile sur toile, 126 x 120,5 cm
© The Estate of Jörg Immendorff, courtesy of Galerie Michael Werner Märkisch Wilmersdorf, Cologne and New York
Jörg Immendorff: Naht, 1981, Bild 1/2
Naht, 1981, huile sur toile
© The Estate of Jörg Immendorff, courtesy of Galerie Michael Werner Märkisch Wilmersdorf, Cologne and New York
Jörg Immendorff, Zurück Naht, 1983. Birkelsche Stiftung für Kunst und Kultur. © The Estate of Jörg Immendorff, courtesy of Galerie Michael Werner Märkisch Wilmersdorf, Cologne and New York
The Endlessly Inventive Jörg Immendorff
Jörg Immendorff. Naht, 1981, huile sur toile, 180 x 400 cm. Kunstpalast, Düsseldorf.
© The Estate of Jörg Immendorff, courtesy of Galerie Michael Werner Märkisch Wilmersdorf, Cologne and New York

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :