[Review] « Bouquet de Mars » (galerie l’inlassable, 23 mars – 29 avril 2023)

Auparavant réduite à une vitrine et à un espace accessible uniquement sur rendez-vous, la galerie l’inlassable vient d’inaugurer de nouveaux espaces ouverts sur la rue Dauphine, dans le VIe arrondissement de Paris. Pour accompagner ce nouveau moment de la galerie, fondée en 2011, son directeur John Ferrère a choisi de présenter une sélection de peintures, des petits formats réalisés entre 2019 et 2023 par une vingtaine de jeunes étudiants des Beaux-Arts de Paris, sous l’intitulé « Bouquet de Mars ». Pensée avec Laura Ferrini, l’exposition correspond à un condensé d’images contemporaines, qui entrent en résonnance avec la « vitalité » de cette nouvelle génération de peintres figuratifs, célébrée jusqu’au 28 mai au Musée de l’Abbaye Sainte-Croix aux Sables d’Olonne et au MO.CO à Montpellier. Détails, natures mortes, portraits en tout genre – on notera l’émouvante Léa dans la fenêtre (2023) par Timothée Gruel, portrait supposé de l’artiste Léa Toutain dans le cadre de la fenêtre des ateliers de peintures de l’école, donnant sur les toits du Louvre de l’autre côté de la Seine – ces représentations rappellent la puissance suggestive et l’émotion que peut encore procurer la peinture à une époque où les images sont omniprésentes.

Ces créateurs et créatrices sont les initiateurs d’un en voyant en peignant, et invite à un autre regard sur les choses, si finement évoquées par Norma Trif lorsqu’elle peint par exemple une plante d’intérieur (untitiled, 2019), un livre ouvert devenu illisible (untitiled, 2021) ou encore de simples Tartines au beurre (2022) disposées dans un plateau qui devient un prétexte aux jeux de lumière et de décor. Les séduisantes natures mortes de César Simao (Roses jaunes, 2023) et d’Ava Meggle (Les premières cerises, 2022) démontrent une grande maîtrise des couleurs. Les sujets sont naturels et vivants, tout en étant fortement mis en scène : c’est l’art et la vie qui se conjuguent une fois encore.

Le retour des motifs décoratifs se déploie d’une manière plus significative chez Palina Navitskaya, qui peint des vues d’immeubles, des paysages urbains encadrés en quelque sorte dans de grandes compositions qui évoquent des tapisseries hautement stylisées. Les fonds décoratifs à l’arrière-plan des deux peintures à l’huile de Maria Adjovi (Le Nid, 2023 ; Je te vois, 2023) réactivent le genre du nu féminin, dans un style évoquant aussi bien Njideka Akunyili Crosby (née en 1983 au Nigéria, vit et travaille à Los Angeles) que Kudzanai-Violet Hwami (née en 1993 au Zimbabwe, vit ettravaille à Londres). Ses titres affleurent les sujets quasiment analytiques de l’individu en relation à l’autre (le nid, la maternité ; la performance du regard). La même force psychologique émane du tableau de Jade Huruguen, où des mains sombres et acides suffisent à dire l’état d’esprit du personnage.

Jade Huruguen, Untitiled, 2023, huile sur toile. Photographie : Léo Rivaud Chevaillier

Des peintures se font plus mystérieuses lorsque Norma Trif représente un drap blanc percé de deux trous pour les yeux, accroché à un mur (Ghost Story, 2019), qui rappelle autrement en sculpture Ghost and Pool of Blood (Gespenst und Blutlache) de l’allemande Katharina Fritsch en 1988. Cette empreinte fantomatique est également à l’œuvre chez Irène Eon (Sans sens, 2022 ou encore Les trois sorcières, 2022), chez Eugénie Didier et chez Lucie Antoinette. Cette dernière, née en 1993 et déjà diplômée des Beaux-Arts de Nantes, est fascinée par la notion de persistance rétinienne et la mémoire individuelle des images dans la fabrique des rêves. Ainsi apparaissent des formes florales (Beige flowers, 2022) et un papillon plasmatique, indéterminé comme son titre le suggère (untitiled, 2022). Le temps de la vision dialogue avec la matérialité des images au sein de la peinture conceptuelle prometteuse de Lucie Antoinette.

Léo Rivaud Chevaillier

galerie l’inlassable / 18, rue Dauphine 75006 Paris / galerielinlassable.com

[English Version]

Previously limited to a shop window and a space accessible only by appointment, the gallery l’inlassable has just inaugurated new spaces on the rue Dauphine in Paris. To mark this new chapter in the gallery’s existence, founded in 2011, its director John Ferrère has chosen to display a selection of paintings, small works created between 2019 and 2023 by some twenty promising young students from the Beaux-Arts de Paris, under the title « Bouquet de Mars ». Designed with Laura Ferrini, the exhibition offers a collection of contemporary images that resonate with the « vitality » of the new generation of figurative painters, celebrated until 28 May at the Musée de l’Abbaye Sainte-Croix in Les Sables d’Olonne and at MO.CO in Montpellier. Details, still lifes, portraits of all kinds – especially the very moving Léa dans la fenêtre (2023) by Timothée Gruel, a supposed portrait of the artist Léa Toutain in the window of the school’s painting studios, with a view of the roofs of the Louvre on the other bank of the river Seine – these representations highlight the suggestive power and emotion that painting can still provide at a time when images are so omnipresent.

These creators are the initiators of a en voyant en peignant [seeing while painting], and invite to another look at things, so finely evoked by Norma Trif when she paints, for example, a houseplant (untitiled, 2019), an open book that has become unreadable (untitiled, 2021) or simple Butter Toasts (2022) arranged in a plate that turns into a pretext for the effects of light and decoration. The seductive still lifes of César Simao (Yellow Roses, 2023) and Ava Meggle (The First Cherries, 2022) already demonstrate a great mastery of colour. The subjects are natural and vivid, yet strongly scenographic: once again, art and life are joined together.

The return of the decorative motifs is most significant in Palina Navitskaya’s paintings of building views, urban landscapes framed in a sort of larger compositions that evoke highly ostentatious tapestries. The decorative backgrounds of Maria Adjovi’s two oil paintings (Le Nid, 2023; Je te vois, 2023) reactivate the female nude genre, in a style that evokes both Njideka Akunyili Crosby (born 1983 in Nigeria, lives and works in Los Angeles) and Kudzanai-Violet Hwami (born 1993 in Zimbabwe, lives and works in London). Her titles convey the almost analytical subjects of the individual in relation to the other (the nest, maternity; the performance of the gaze). The same psychological force emanates from Jade Huruguen’s painting, where dark and acidic hands are enough to tell the state of mind of the character.

Paintings become more enigmatic when Norma Trif depicts a white sheet with two eyeholes hanging on a wall (Ghost Story, 2019), which is in another way reminiscent of the sculpture Ghost and Pool of Blood (Gespenst und Blutlache) by the German Katharina Fritsch in 1988. The ghostly impression is also present in Irène Eon’s work (Sans sens, 2022 and Les trois sorcières, 2022), in Eugénie Didier’s and in Lucie Antoinette’s. The latter, born in 1993 and already a graduate of the Beaux-Arts de Nantes, is fascinated by the notion of retinal persistence and the individual memory of images in the dream factory. Floral forms (Beige flowers, 2022) and a plasmatic butterfly, indeterminate as its title suggests, therefore appear on the canvas. The time of vision dialogues with the materiality of images within Lucie Antoinette’s promising conceptual painting.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :